Passacaille de la vie

‘La passacaille de la vie’, attribuée à Stefano Landi, est un tube absolu de la musique italienne du début du baroque, dont on appréciera l’actualité brûlante en ces temps de Covid-19 (en particulier la référence à la quinine). Le ténor Marco Beasley, accompagné de Christina Pluhar et son ensemble L’Arpeggiata, en ont laissé une interprétation mémorable il y a une dizaine d’années. La musique à la fois dansante et très touchante contraste avec la gravité des paroles, un simple ‘Memento mori’. La sensualité joyeuse et envoûtante de cette musique est un véritable baume…

O come t’inga          Tu te trompes
se pensi che gl’anni   en pensant que les années
non hann’da finire,    ne vont jamais finir.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
E’ un sogno la vita    La vie est un songe.
che par si gradita,    Elle semble si douce,
è breve il gioire,     mais la joie est courte,
bisogna morire.        il faut bien mourir.
Non val medicina,      A rien ne sert la médecine,
non giova la China     Inutile est la quinine
non si può guarire,    l’on ne peut pas guérir.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
Non vaglion sberate    Rien ne valent les jérémiades,
minarie, bravate       les menaces, les bravades,
che caglia l’ardire,   que le courage sait bien bâtir.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
Dottrina che giova,    Aucune bonne science,
parola non trova       ne trouve les paroles
che plachi l’ardire    pour calmer le désir.
bisogna morire         Il faut bien mourir.
Non si trova modo      Il n’y a pas d’astuce
di scoglier `sto nodo, pour défaire ce nœud,
non vai il fuggire,    à rien ne sert de fuir,
bisogna morire.        il faut bien mourir.
Commun’è il statuto,   C’est ainsi pour tout le monde.
non vale l’astuto      Le malin ne sait pas
’sto colpo schermire,  éviter ce coup bas.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
Si more cantando,      L’on meurt en chantant,
si more sonando        l’on meurt en jouant
la Cetra, o Sampogna,  la Cithare, ou la Musette.
morire bisogna.        Mourir, il le faut.
Si more danzando,      On meurt en dansant,
bevendo, mangiando ;   en buvant, en mangeant.
con quella carogna     Avec cette charogne,
morire bisogna         mourir, il le faut.
La Morte crudele       La Mort cruelle
a tutti è infedele,    n’est fidèle à personne,
ogni uno svergogna,    et fait honte à tous.
morire bisogna.        Mourir, il le faut.
E’ pur ò pazzia        Pourtant, o délire,
o gran frenesia,       o grande folie,
par dirsi menzogna,    on croirait mentir.
morire bisogna.        Mourir, il le faut.
I Giovani, i Putti     Jeunes, enfants,
e gl’Huomini tutti     et tous les hommes
s’hann’a incenerire,   en cendres doivent finir.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
I sani, gl’infermi,    Les sains, les malades,
i bravi, gl’inermi,    les courageux, les doux,
tutt’hann’a finire     ils doivent tous finir.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
E quando che meno      Et lorsque tu
ti pensi, nel seno     n’y penses pas, dans ton sein,
ti vien a finire,      tout se termine.
bisogna morire.        Il faut bien mourir.
Se tu non vi pensi     Si tu n’y songes pas,
hai persi li sensi,    tu as perdu ta raison,
sei morto e puoi dire: tu es mort et tu peux dire :
bisogna morire.        il faut bien mourir.

Plorate filii Israël – Carissimi

Le contexte sanitaire et sécuritaire de la France est déplorable… et avec le nouveau confinement, les annulations de concerts reprennent. Mais les compositeurs du passé savaient accéder au sublime avec un matériau triste, comme ce chœur déploratoire à la fin de l’oratorio Jephté de Carissimi (1649), ‘Plorate filii Israël’, qui impressionna fortement le jeune Haendel lors de son voyage à Rome…

Die Himmel erzählen die Ehre Gottes – Schutz

Au milieu d’une vie remplie de vicissitudes (guerre, deuil, épidémie, crise économique,…), Heinrich Schutz compose en 1648 un chef-d’œuvre d’art choral exprimant sa foi inébranlable : « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes » (le ciel proclame la gloire de Dieu), porté ici à l’incandescence par la Rolls des choeurs anglais, le Monteverdi Choir sous l’emprise de John Eliot Gardiner. On cherche en vain les artistes contemporains capables de sublimer notre période troublée…

Yo soy la locura – Du Bailly – Figueras

La voix pure de Montserrat Figueras fait merveille dans ce sublime morceau…

Yo soy la locura
La que sola infundo,
Plazer y dulçura
Y contento al mundo.

Sirven a mi numbre
Todos mucho o poco
Y pero no ay hombre [i.e. Pero no hay hombre]
Que piense ser loco.

Traduction :

Je suis la Folie,
Celle qui seule inspire
Le plaisir, la douceur
Et la joie au monde.

Tous servent mon nom
Peu ou prou,
Mais il n’est pas un homme
Qui pense être fou.

Quant je sui mis au retour – Machaut

Une interprétation toute en finesse de Marc Mauillon…

Quant je sui mis au retour
De veoir ma dame,
Il n'est peinne ne dolour
Que j'aie, par m'ame.
Diex! c'est drois que je l'aim, sans blame,
De loial amour.

Sa biauté, sa grant douçour
D'amoureuse flame,
Par souvenir, nuit et jour
M'esprent et enflame.
Diex! c'est drois que je l'aim, sans blasme,
De loial amour.

 Et quant sa haute valour
Mon fin cuer entame,
Servir la vueil sans folour
Penser ne diffame.
Diex! c'est drois que je l'aim, sans blame,
De loial amour.


Traduction :
When I return
  from seeing my lady, 
  upon my soul, 
  I haven't a care in the world. 
 Dear God, how I love her,
 with a pure and faithful love. 
 
  The memory of her gentle beauty
  makes me glow, 
  night and day,
  with the flame of love. 
 Dear God, how I love her,
 with a pure and faithful love. 
 
  The very thought of her sweet perfection
  so melts my tender heart 
  that my one wish is to serve her
  constantly and selflessly. 
  Dear God, how I love her,
  with a pure and faithful love. 

Quand je reviens
   de voir ma dame,
   sur mon âme,
   Je n'ai pas un souci dans le monde.
  Cher Dieu, comme je l'aime,
  d'un amour pur et fidèle.
 
   Le souvenir de sa douce beauté
   me fait briller,
   nuit et jour,
   avec la flamme de l'amour.
  Cher Dieu, comme je l'aime,
  d'un amour pur et fidèle.
 
   La seule pensée de sa douce perfection
   Alors fait fondre mon coeur tendre
   que mon seul souhait est de la servir
   constamment et de manière désintéressée.
   Cher Dieu, comme je l'aime,
   d'un amour pur et fidèle.

Ô cruaulté – Pierre de Manchicourt

Huelgas Ensemble – Paul van Nevel

O cruaulté logée en grand’beaulté,
O grand beaulté qui loges cruaulté,
Quand ma doleur iamais ne sentiras,
Au moins ung iour pense a loyaulté:
Ingrate allors (peult estre) te diras.

Clément Marot

En français moderne :
O cruauté logée en grande beauté
O grande beauté qui loge cruauté.
Quand ma douleur jamais ne sentira
Au moins un jour, pense à ma loyauté,
peut-être te diras-tu ingrate.