Orlando – Haendel

Théâtre du Châtelet, le 3 février 20253

Note : 4 sur 5.

Un plateau vocal de haute tenue pour cet Orlando de Haendel…

2 commentaires sur « Orlando – Haendel »

  1. Au Châtelet, L’Orlando de Handel entre au musée

    Par Guillaume Saintagne – Publié le 31 janvier 2025 à 17:45

    Si le spectacle de Jeanne Desoubeaux peine à convaincre, la distribution vocale s’avère plutôt homogène. Mais les grands triomphateurs de la production sont surtout Les Talens lyriques et leur chef Christophe Rousset.

    Orlando de Handel

    Orlando est un opéra aussi rare qu’exigeant. Il contient parmi les pages les plus intelligentes et délicates écrites par Handel, qui requièrent excellence technique et finesse théâtrale, tant de la part des chanteurs que de l’orchestre. Sans ces deux atouts, sa représentation peut vite devenir bancale et faire sombrer le spectateur dans l’ennui. Pour cette nouvelle production du Châtelet, les musiciens réunissent imparfaitement les qualités espérées, tout en s’élevant très au-dessus d’une mise en scène qui passe volontairement à côté du drame.

    La soirée démarre pourtant plutôt bien, grâce à une direction d’acteur précise : si elle n’a rien de nouveau, l’idée de transposer l’action dans un musée peut fonctionner. Le magicien Zoroastre, qui en est le gardien, hypnotise un groupe scolaire en visite en donnant vie à tableaux et statues sous les traits de leurs parents, lesquels viendront les chercher à la fin de l’œuvre, lorsque le charme sera rompu. La magie est donc préservée, tout comme la distance ironique sur ces marionnettes tragiques, et les stroboscopes valent bien les sortilèges qui résolvent l’action de façon artificielle dans le livret.Vacuité esthétique

    Le premier problème qui se pose est celui de la vacuité esthétique : non seulement aucun écho n’est créé avec les œuvres du musée (un Delacroix par-ci, un Vigée Le Brun par-là), mais la porte ouverte sur les toilettes ou la présence répétée d’une poubelle sur scène n’invitent pas vraiment l’émotion artistique. Passons sur les gesticulations qui font office de chorégraphie pour les écoliers et parasitent souvent les airs (« Verdi allori » où l’on peint un mouton en plastique ; « Fammi combattere » ode à la combativité féminine). Plus gênant encore, Jeanne Desoubeaux semble refuser de mettre en scène les situations exposées (qu’elle trouve sans doute trop stéréotypées), préférant en inventer d’autres passablement superficielles (le trio « Consolati » transformé en délire lesbien dans lequel Dorinda n’est plus du tout isolée et ne suscite donc aucune compassion, par exemple) et dont elle n’arrive pas à se dépêtrer. D’où un dernier acte à la dérive, où les scènes s’enchaînent sans logique, suscitant beaucoup de lassitude.

    Heureusement le compte y est davantage du côté des chanteurs. A Riccardo Novaro font certes défaut les graves profonds censés conférer son autorité au magicien, ainsi qu’une projection plus solide ; mais ses vocalises sont d’une belle liquidité et sa composition élégante (« Sorge infausta una procella » est son meilleur moment). Elizabeth DeShong est un superbe Medoro, à la voix moelleuse et délicatement conduite – on ne regrette qu’un manque d’inventivité dans les da capo. Giulia Semenzato campe une Dorinda presque parfaite (n’était sa difficulté à assumer le canto di sbalzo de son dernier numéro), un peu en sous-régime dans son air d’entrée, réussissant ensuite à équilibrer idéalement virtuosité, émotion et style, tant dans les passages chantés que dans les récitatifs.

    Si l’Angelica de Siobhan Stagg est desservie par une mise en scène qui vide son personnage de toute poésie et noblesse (« Se fedel » trop extérieur et pas assez rêveur), elle fait tout de même valoir un médium opulent et un italien plein de relief – dommage que ses aigus soient régulièrement nasaux. Katarina Bradić, enfin, offre des graves somptueux et suaves à Orlando, compensant une projection limitée et la façon un peu mécanique dont elle assume ses vocalises ; si elle s’économise dans « Non fu gia », et pourrait être plus mordante dans « Fammi combattere », son « Cielo se tu consenti » et sa grande scène de folie sont aussi efficaces qu’investis.

    C’est pourtant par les Talens lyriques et Christophe Rousset que l’on est ébloui. Leur interprétation touche à l’évidence par la subtilité des tempos, la densité des cordes et la caresse des vents (quoiqu’un peu en retrait). Sans emportements ni excès, ils font briller cette partition avec une maîtrise de la tension dramatique jamais prise en défaut.

    J’aime

  2. « Orlando » de Haendel au Châtelet, une belle distribution, mais une mise en scène alambiquée

    par Helene Adam
    24.01.2025

    Le théâtre du Châtelet renoue avec l’art lyrique au plus haut niveau en proposant le mythique Orlando, cette oeuvre virtuose de Haendel, dans une nouvelle mise en scène, avec l’orchestre des Talens Lyriques de Christophe Rousset. Malgré d’évidentes qualités artistiques, le spectacle nous a laissé un peu sur notre faim.L’un des plus beaux opéras seria de Haendel

    Les amoureux du baroque finissent par bien connaitre l’histoire d’Orlando (Roland, soldat de l’armée de Charlemagne), racontée dans le poème épique et éponyme de l’Arioste, écrit entre 1516 et 1527. Cette œuvre monumentale a inspiré notamment l’Orlando furioso de Vivaldi (1727) et l’Orlando Paladino de Haydn (1782).

    C’est l’histoire d’un amour qui rend fou, l’amour d’Orlando, héros de guerre, pour la princesse païenne Angelica, laquelle aime, d’un amour fusionnel, le prince maure Medoro. Le mage Zoroastre les sauvera, Orlando de la folie meurtrière et les amants d’une mort impitoyable. Il rendra sa raison à Orlando.

    Quand Haendel compose ce magnifique opéra seria, il est installé depuis longtemps à Londres où il a littéralement popularisé l’opéra italien et cet Orlando est son avant-dernière œuvre créée au King’s Theater avec le castrat alto Francesco Bernardi, dit «  Senesino » pour lequel le rôle d’Orlando a été écrit.

    La richesse orchestrale et vocale de cet opéra ne lasse pas d’émerveiller tant elle atteint des sommets pyrotechniques à plusieurs reprises, avec des audaces réellement novatrices comme le fameux air acrobatique de la Folie d’Orlando. La tension dramatique est à son comble dans un récit qui ne ménage guère de respirations, récitatifs courts et continuo très riche, arias époustouflants avec da capo et changements de style au cours même de l’air pour tous les protagonistes.Une belle distribution

    Et de ce point de vue, la distribution proposée pour cette série de représentations d’Orlando au théâtre du Châtelet est de haut niveau.

    Annoncée sortant d’une grippe sévère, la mezzo-soprano Katarina Bradić incarne malgré tout, un très bel Orlando même si l’on sent une certaine réserve prudente lors de ses premières interventions, notamment son « Imagini funeste » suivi d’un « non fu gia » déjà nettement plus affirmé, et très rythmé avec de superbes vocalises, elle prend très rapidement possession du rôle. Dès son dynamique « Fammi combattere », à l’acte 1, on apprécie les couleurs différentes dont elle pare les fameuses reprises propres au style, la beauté de ses aigus et l’assurance de ses graves. L’un des rôles les plus séduisants de ce répertoire, souvent réservé aux voix de contre-ténor est très bien servi par ce timbre d’une grande richesse.

    Pourtant la mise en scène ne lui facilite pas la tâche puisqu’elle doit se battre avec son double enfant et autre fantaisie qui vont à l’encontre du sérieux de son dilemme de héros hésitant entre l’amour et la guerre et on lui sait d’autant plus gré de nous livrer aussi brillamment quelques arias fameux dont l’air de la folie avec beaucoup de talent.

    Sa compagne, la soprano australienne au timbre angélique, Siobhan Stagg, n’est pas en reste dans le rôle d’Angelica, prenant elle aussi de l’assurance au cours de la représentation. La voix est chaude, lumineuse et les ornementations n’ont pas de secret non plus pour elle. L’on est séduit par la grâce de son chant, surtout quand sa voix se mêle à celle de l’homme qu’elle aime, le prince Medoro de l’étonnante contralto Elizabeth DeShong dont le timbre de bronze est fascinant de beauté. On regrette un peu que son superbe « Vorrei Poterti amar » n’ait pas été applaudi comme il le méritait du fait d’une fuite hors du plateau sur la dernière mesure, prévue par la mise en scène.

    Et pour compléter cette belle équipe de femmes, il fallait la délicieuse Dorinda de la soprano italienne Giulia Semenzato, la bergère au grand cœur.

    Leurs trois voix, idéalement assorties, nous offrent d’ailleurs un terzetto de haute tenue avec « Consolati, a bello » valorisant la richesse vocale de l’écriture de Haendel.

    Pour réussir un Orlando, il faut cinq voix exceptionnelles. Malheureusement, le Zoroastro de Riccardo Novaro ne se situe pas tout à fait sur les mêmes cimes. Il commence même assez mal, avec un timbre un peu confidentiel et des difficultés à vocaliser même si peu à peu, la voix se chauffe et se désengorge davantage notamment pour son dernier air « Sorge infausta une procella ».Une mise en scène déconcertante

    Et pourtant, malgré ces incontestables talents, ces voix qui honorent l’étonnante et si moderne partition de Haendel, l’on peine à décoller. On passe une soirée agréable l’oreille et les sens bercés par les harmonies superbes, mais il manque un petit quelque chose, sans doute l’élan d’un orchestre de grande qualité, mais un peu monotone et manquant d’intensité sous la battue de Christophe Rousset. Il faudrait parfois des accélérations plus audacieuses, des moments climax qui changent de rythme pour rendre compte des passions qui se déroulent sur scène. Pourtant on ne peut nier que Christophe Rousset et ses « Talens lyriques » soient à leur affaire dans ce répertoire. Peut-être fallait-il aussi ménager le plateau. Gageons que la Première avait encore besoin de quelques réglages pour adopter un rythme plus « fou » à l’image du héros de l’histoire.

    Il est fort possible également de la mise en scène ait gêné l’adhésion du public, resté anormalement froid face aux déferlantes vocales de nos artistes, tant il était difficile de trouver le lien entre les choix de Jeanne Desoubeaux et l’histoire racontée par Haendel, et même de découvrir la logique des différentes scènes et des changements de décor (par ailleurs esthétiquement plutôt réussis par Cécile Trémolières).

    Il n’est pas nécessaire de rajouter la moindre chorégraphie dans les seria de Haendel, mais le parti pris qui consiste à doubler chacun des personnages adultes de son double enfant, conduit à confier à de jeunes élèves des conservatoires de Gennevilliers et de Paris (en alternance), le soin de « danser », ou plus exactement de mimer des mouvements de gymnastique cadencés tout au long de la représentation.

    Dès la  sinfonia, alors que les premières scènes se déroulent dans un musée, les enfants arrivent ensemble avec leur professeur sous le regard sévère et attentif du gardien, Zoroaste. Et ce sont les enfants qui vont passer la nuit au musée en imaginant l’ensemble de cette histoire d’amour et de guerre et en s’identifiant à chacun des personnages.

    Jeanne Desoubeaux choisit quelques tableaux (et une épée d’époque enfin de l’époque de Haendel pas de celle d’Orlando), qui symbolisent chacun des personnages (un mouton et des champs pour Dorinda la bergère par exemple…).

    À plusieurs reprises les tableaux prennent une troisième dimension quand les héros en sortent pour les rendre soudain vivants. Et puis, le musée s’efface, bientôt le plateau est nu avec quelques rochers, buttes témoins d’un monde qui n’existe que dans l’imagination des petits. Le musée se réinstalle pour les dernières scènes.

    Le problème est que ce parti pris ne fonctionne pas et vient souvent heurter la logique de l’œuvre elle-même malgré une belle esthétique des décors et des lumières astucieusement disposées.

    Et entre cette perpétuelle confusion qui distrait le spectateur de l’essentiel et une certaine tiédeur dans la fosse qui ne parvient pas à fusionner réellement avec le plateau, le spectacle n’est pas toujours à la hauteur recherchée.

    J’aime

Laisser un commentaire