Spem in alium – Vox Luminis

Cité de la Musique, le 7 février 2026

Note : 5 sur 5.

L’ensemble Vox Luminis rend justice au vaste tissu polyphonique des musiques funèbres de la Renaissance anglaise (Tallis, Morley, Sheppard), allant jusqu’à 40 voix pour le motet ‘Spem in alium’, qui entrent en dialogue avec le langage épuré du chorégraphe japonais Saburo Teshigawara. Un concert propice au recueillement et à la méditation…

Un avis sur « Spem in alium – Vox Luminis »

  1. Saburo Teshigawara et Vox Luminis, mystiques vibratoires à BOZAR

    Le 01/02/2026Par Soline Heurtebise

    La salle Salle Henry Le Bœuf de BOZAR allie la chorégraphie de Saburo Teshigawara en réponse aux incantations religieuses de l’ensemble Vox Luminis, dirigé par Lionel Meunier et ici réuni en version XL.

    Sur la durée d’une messe, l’auditoire est plongé dans l’obscurité la plus totale avec pour seule prise les lignes vocales du Spem in alium et des Lamentations de Thomas Tallis, les Funeral Sentences de Thomas Morley et la Media vita in morte sumus de John Sheppard, nourries des mouvements en clair-obscur de quatre corps.

    Le choix du mouvement, dans ce projet, ne procède ni d’une illustration musicale ni d’une traduction narrative du texte sacré. La chorégraphie de Saburo Teshigawara ne cherche pas à rendre visible une structure musicale déjà saturée de sens religieux, mais à en éprouver les tensions internes du corps, pour une étude d’un grand mystère de la musique.

    Face à une œuvre comme Spem in Alium, construite sur quarante lignes vocales indépendantes (8 sopranos, 8 altos, 8 ténors, 8 barytons, 8 basses), chacune portée par une partition autonome, la perception ne peut être totalisante, surtout pour quatre corps. Comme le souligne Lionel Meunier : « Elle commence par une polyphonie à cinq voix qui s’étoffe jusqu’à quarante voix, pour revenir ensuite à cinq voix. Il est intéressant de noter que des études scientifiques ont montré que le cerveau humain ne peut pas traiter 40 lignes vocales différentes. Apparemment, on ne peut en distinguer que 30, 32 au maximum, et de plus, celles que l’on entend sont différentes pour chacun ».

    La polyphonie extrême de Thomas Tallis empêche toute écoute globale et conduit chaque auditeur à se concentrer, souvent inconsciemment, sur certaines lignes vocales plutôt que sur d’autres. Spem in Alium prend ainsi la forme d’une expérience de résonance intime, où une voix semble s’adresser plus particulièrement à chacun, ouvrant la voie à une forme de connexion mystique fondée sur l’écoute personnelle plutôt que sur la totalité de l’œuvre.

    « Lionel m’a expliqué que le mot spem est lié à Dieu dans le texte, ce que je trouve intéressant en soi. Au Japon, il n’y a pas un seul dieu, mais de nombreux dieux de la nature, et une force supérieure est présente dans les êtres humains et la matière. Je ne veux pas passer cette différence sous silence. » – Saburo Teshigawara

    Représenter l’audible et figurer le visible tout en demeurant dans un état de conscience et de connexion constitue un exercice que la danse et le chant partagent. En ce sens, la compagnie Karas, qui signifie « corbeau » en japonais, réunissant les quatre danseurs présents, Rihoko Sato, Javier Ara Sauco, Dario Minoia et Saburo Teshigawara lui-même, n’en est pas à son coup d’essai. Après les cantates de Bach avec Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion, et une collaboration avec l’Ensemble intercontemporain autour de la musique de Tōru Takemitsu, Saburo Teshigawara poursuit ici une recherche au long cours.

    L’extrême légèreté des pas inaudibles, le bruit des souffles qui se mêlent à celui des chanteurs, les jeux de lumière (signés par Sergio Pessanha) s’inscrivent entre apparition mystique, danse des ombres et grands ralentissements.

    À aucun moment la danse ne mime la voix, puisqu’elle la complète. Acoustique, le mouvement prend son équilibre et semble opérer sous la direction à la main de Lionel Meunier. Les lignes de modèlent, se construisent et s’épaississent en ensemble. Tenue grande et droite au milieu de son ensemble, la basse profonde accompagne le mouvement. Parmi les quarante voix, majoritairement masculines en assises profondes, les lignes aériennes des sopranos tiennent un horizon plus clair. L’auditoire peut ainsi percevoir l’acoustique architecturale et la voix de chaque interprète selon sa place. Tout est une question de position, d’écoute, d’attention et de vibrations.

    Sur le temps d’une cérémonie religieuse en méditation, l’opus s’achève en une plongée dans l’obscurité, avant que le silence ne soit brisé par l’ovation du public, debout.

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