Don Giovanni – Mozart

Théâtre des Champs-Elysées le 9 juin 2010

Note : 3 sur 5.

La Grande Ecurie, direction Jean Claude Malgoire

cf. commentaire

Un avis sur « Don Giovanni – Mozart »

  1. DON GIOVANNI (3 coeurs), par Laëtitia Stagnara
    Chaque fois plus sensuel et plus odieux, Nicolas Rivenq est le lien vocal entre les trois opéras. Dans ce troisième volet, il incarne le rôle titre, mais pour ce dernier, avouons le, moins brillamment. Faut il mettre cela sur le compte de la fatigue à enchaîner déjà sept représentations en moins de deux semaines ? Ou bien est-ce la présence d’un second rôle masculin particulièrement brillant qui force la comparaison ? Toujours est-il que Don Giovanni bien que très séduisant dans son jeu, est décidément moins en voix ce soir. Ses débuts sont un peu pénibles, il montre quelques difficultés à assurer un legato,. Il est même franchement faux dans son duettino avec Zerlina « Là ci darem la mano ».
    Le maître ne se déplace jamais sans son fidèle et exécrable valet Leporello. Laurent Naouri, dont on sait les qualités d’acteur, incarne un valet insolent, goujat et malin aussi séducteur et vil que son maître ajoutant à ces nombreuses qualités la couardise. Sa voix profonde et chaude mais aussi d’une très grande personnalité, rend son personnage on ne peut plus crédible. Plein d’humour, roublard, dans « Madamina, il catalogo è questo », Leporello ravit le public au point d’être interrompu par des applaudissements alors même que sa voix se muait pour clore ce catalogue de conquêtes par un cynique et sombre « voi sapete quel che fa ».
    Il répond alors à Véronique Gens en Donna Elvira. La soprano maîtrise parfaitement ce rôle, qui l’a fait entrer de plein pied dans la musique mozartienne il y a une quinzaine d’années avec Jean-Claude Malgoire déjà. Sa voix élégante et veloutée s’épanouit divinement dans ce registre bas dessus, intermédiaire entre soprano et mezzo. On apprécie, quand elle supplie Zerlina de se protéger du parjure (« Ah fuggi il traditor »), la façon dont elle cisèle son chant et colore les mots ou, dans « Ah ! chi mi dice mai », le ton fiévreux, tremblant de colère mais parfaitement maîtrisé.
    Cette Zerlina est précisément jouée par Ingrid Perruche, que nous avions déjà entendue dans Le Nozze. Contrairement à Nicolas Rivenq, la présence de plusieurs chanteurs confirmés sur le plateau semble lui donner l’assurance dont elle manquait dans le premier spectacle. Sa voix a gagné en chaleur, en épaisseur et en stabilité. En dépit de quelques intonations parfois imprécises, quelques sons fragiles, la soprano nous donne un savoureux « Batti, batti o bel Masetto » développant son air dans un long crescendo, alternant des notes tantôt rondes et charmeuses, tantôt fermes et dures à l’attention de son indocile compagnon.
    Mais c’est véritablement à l’entrée de Donna Anna, vêtue telle un rêve de Fussli, alors que se forme le quatuor « Non ti fidar, o miseria », que nous assistons, saisi, à un pur moment d’opéra : le chant de Sandrine Piau, s’élève, d’abord pudique, puis clair, lumineux, et vient se lover dans le lit moelleux que lui préparent successivement Donna Elvira, Don Giovanni et Don Ottavio. Les voix des deux soprani se mêlent admirablement, façonnées l’une par l’autre dans le troublant « Protegga il giusto cielo ». C’est pourtant la première Donna Anna chantée par Sandrine Piau. Sans jamais forcer ses moyens naturels, ni crânerie, elle vocalise avec agilité, justesse et précision. Ses ornements n’ont rien d’artificiel et son style dans le « Or sai chi l’onore » est incomparablement pur et touchant.
    Il est malheureux qu’on l’ait accompagnée d’un aussi fade compagnon. Etait-il malade ? Don Ottavio devait être « ce fiancé élégiaque, […] chantant à l’avant-scène, exhalant un amour qui nous explique, en somme que l’âpre amour de Donna Anna appartient à des dimensions qui ne sont point les siennes »5. Or, à côté de son éblouissante partenaire, la voix de Donàt Havàr semble complètement désincarnée. Sans puissance, elle passe difficilement la fosse. Bien qu’elle soit juste et bien posée, elle semble très nasale et l’aria « Dalla sua pace » est tristement dépourvu de toute musicalité.
    En revanche, le Masetto de Christian Helmer est très prometteur. Si l’on avait entendu le baryton-basse dans le petit rôle du jardinier Antonio dans Le Nozze, Jean-Claude Malgoire lui a cette fois donné une place de premier plan dans Don Giovanni, dont il se montre tout à fait digne.
    Finalement, François Lis incarne un Commendatore, impérieux, autoritaire et terrifiant. Sa basse ample, sombre, alliée aux voix de Nicolas Rivenq et de Laurent Naouri dans « Ah soccorso », façonne un univers si ténébreux, qu’il se passe de tout décors. Et quand le spectre du Commendatore s’invite à diner, il n’est pas un auditeur qui ne sente son sang soudain se glacer à l’appel : « Don Giovani, a cenar teco ».
    Quant à l’orchestre de La Grande Ecurie de la Chambre du Roy, il est cette fois encore assez irréprochable sur la forme, mais nous continuons de déplorer ce manque de dynamisme, cette mollesse qui nous avait déjà déplu dans Le Nozze. « Come scoglio » ou « Un aura amorosa » ne pouvaient-ils être plus rapides ? Les largos avaient-ils besoins d’être à ce point allongés ? La ligne mélodique parfois se perd dans ce bloc orchestral si compact qu’il est difficile d’en percevoir les contrechants. Au moins la scène finale retrouve-t-elle l’élan qui manquait aux précédentes.
    Pour conclure, si la direction orchestrale n’a pas remporté tous les suffrages, Jean-Claude Malgoire a, en revanche, fait preuve dans cette nouvelle trilogie, d’un véritable génie dans le choix et la direction de ses solistes. Les performances individuelles sont remarquables mais bien plus encore le sont les polyphonies au cœur desquelles la voix de chacun est magnifiée par celle des autres. Alors surgit, roulante, furieuse ou caressante : l’émotion.

    J’aime

Laisser un commentaire